
Art mineur de fond
Tout le monde connaît la blague : "Comment fait on pour qu'un orchestre arrête de jouer ? On lui enlève ses partitions.
Et pour un groupe de rock ? On lui en donne une". Qu'est-ce qu'on se marre. Le rock, musique de crétin pour adolescents (et vice-et-versa). Et toujours le vieux complexe : celle de la
chanson face à l'art majeur. Certaines personnes, très cultivées et très intelligentes, passionnées de toutes les musiques, passent outre, picorant du jazz à la musique classique, plaçant la
chansonnette au même niveau que le reste, se targuant de seulement trier les bonnes et les mauvaises musiques, sans a priori de genre. Respect. D'autres, tout aussi intelligentes et respectables,
érigent un mur de béton entre les deux disciplines. A ma gauche la chanson, la musique populaire, l'art mineur par excellence... Trois mois de guitare, six mois de piano, un filet de voix et
voilà le bagage (le baluchon ?) suffisamment rempli pour se lancer. A ma droite, la Musique, art majeur nécessitant donc initiation, compétence et décryptage pour être pleinement compris et
apprécié (sans même parler de pratique pour laquelle l'apprentissage se compte en années).
Si la bataille doit avoir lieu, j'ai choisi mon camp. Le second. Hiérarchisation et élitisme : la chanson, n'importe quel
gland peut en pondre trois demi-douzaines entre la poire et le fromage. Une symphonie, un rondo, niet. Temps d'initiation nécessaire pour comprendre "(I can't get no) Satisfaction" ? 40" (le
temps d'arriver au premier refrain, et encore je vous trouve lent). Combien d'écoutes pour "maîtriser" la 9e de Beethoven ? Compétences nécessaires pour écrire "Johnny B. Goode" ? : trois doigts
mobiles, une tessiture de sanatorium et savoir imiter la démarche du canard en jouant de la guitare (Pinder embauche). On compare au "Printemps" de Vivaldi (tube contre tube)? Vaut mieux
pas.
Bref, comme Gainsbourg fustigeant Guy Béart dans une exhalaison de Gitanes, je pense que la chanson et la musique populaire
dans son ensemble c'est du facile. Du nanan. Du pas grand chose, voire du que dalle. Reste à savoir si on accepte, honnêtement, avec lucidité, cet état de fait et son goût pour la facilité, pour
les machins accessibles à monsieur tout le monde. En gros, accepte-t-on de ne pas péter plus haut que son cul ?
Pour rappel...
Si, à titre perso, je m'en accommode bien gracieusement, frôlant consciemment le niveau de la mer, d'autres s'y refusent.
Non, das is not possible, vous ne m'aurez pas vivant, j'écoute de la Musique et la Musique n'a pas de frontière ou de limite, elle est le rassemblement et l'unicité, point de hiérarchisation et
de classement, idée proprement insupportable d'une "sous-culture" (qui regrouperait, je le rappelle, la BD, la télé, le cinéma de genre, la littérature SF / fantastique / polar, etc.)
Pas mal de musiciens rock font partie de cette dernière catégorie (comme Guy Béart donc). Sans m'aventurer trop avant sur
le terrain glissant de la cyber-psychologie, j'imagine là un complexe d'infériorité d'une part, mêlé au refus définitif du paradoxe : si j'aime la chanson et que la chanson est une discipline
mineure, j'aime quelque chose de mineur. Serais-je donc mineur moi-même ou, pour le moins, sans envergure ? Comme si on ne pouvait apprécier la médiocrité en connaissance de cause... Fin de la
parenthèse psycho à 75 euros (je ne prends pas la carte bleue). Complexe qui pousserait certains à prouver au monde leur valeur, en démontrant par a+b la tsunamiesque puissance créatrice qui les
parcourt chaque jour. J'comprends bien, on a tous nos problèmes.
Du coup dès les années 70, les types ont craqué leurs futes pattes d'eph'... Et paf un orchestre symphonique ici, tac des
synthés qui imitent les violons par là... Et quand je dis "années 70", je devrais plutôt montrer du doigt les deux plus grands criminels de la deuxième moitié du vingtième siècle en la matière de
saccage du bon rock à guitares avec des putain d'instruments qui n'ont rien à foutre là : Sir Paul McCartney et Mister Brian Wilson, tout deux touchés un jour par une muse taquine qui leur a
soufflé l'idée saugrenue suivante : "Et si tu mettais du cor de chasse dans cette chanson ?".
Côté hard rock, dès le départ c'était cuit. Deep Purple, groupe de jam blues rock à tendance stridente, s'est vite acoquiné
au symphonique, sans parler de la propension de m'sieur Plusnoir à piquer ici et là des plans à Jean-Sébastien (Bach, pas le chanteur de Skid Row, l'autre). Les gars voulaient gagner du galon
après avoir composé l'une des chansons les plus indigentes de l'histoire ("Smoke on the water", que le public continue d'apprécier, mystifié par le légendaire riff). Et l'Histoire de voir défiler
les albums rock lorgnant désespérément vers la grande sœur, la patronne, la musique classique, respectable, respectée, peu écoutée mais prodiguant à son cercle le plus proche son aura de
crédibilité, ce halo de compétence, adoubement ultime, carte VIP platinum dans le monde des Musiciens. Oui, avec majuscule.
Plus récemment, une nouvelle maladie a frappé. La bande originale de film est devenue le nouveau Graal musical. La création
d'ambiance, la musique cinémascope, Hollwyood, Danny Elfman, John Williams... Rappelons que les BO (illustratives ou pas) complètent un film. Pour pondre une BO, il faut des images. C'est la
base. Vouloir faire une musique de film sans image, pour "raconter une histoire que s'imaginerait l'auditeur" revient à croire que, hors du cadre de la BO la musique ne parviendrait pas à
suggérer un ailleurs de la pensée et de l'imaginaire... Alors même que le fondement de la musique est bien de créer, ex-nihilo image et émotion... Quelle tristesse. Rappelons également, que la
fonction de la BO est de soutenir (y compris par l'opposition, le contraste ou le contre-emploi) un propos, une intention a priori artistique, pré-existante. Quelle absurdité de vouloir composer
une musique contrainte illustrant un discours qui n'existe pas.
Bref, les groupes à BO, c'est plutôt poubelle. D'autant que les options musicales des Rhapsody-like sont à pleurer :
mauvais sons (non, un orchestre ne peut pas être simulé par un synthé), mauvaise thématique, mauvais livret. Mais le hard rock n'a pas peur du ridicule et depuis quelques années nous inflige tous
les symphoniais du territoire. A ce stade de la conversation, et puisque nous sommes sur internet, je devrais utiliser le smiley qui lève les yeux au ciel, tant les mots manquent face à
l'absurdité de cette situation. Même Judas s'y est mis, c'est vous dire si la catastrophe a eu lieu.
Dans tout ce fatras, j'en sauve deux. Pas trois, pas un. Deux. Therion et Turisas. Therion a choisi l'option "opéra" avec
une certaine réussite (vocale notamment). Turisas oeuvre dans le genre BO avec succès depuis son dernier album, Stand up and fight. J'écarte les deux premiers pour trois raisons
:
- les moyens ridicules pour un rendu sonore qui se veut majestueux et sonne Bontempi... Dans ce domaine, bannissons les
synthétiseurs et les prods garage.
- quand on veut se frotter à une approche classique, faut chanter. Les gueuleries black / death à la petite semaine, ça va
un peu mais on se lasse vite. Pour ma part en tout cas.
- d'un point de vue purement musical, ces disques s'avèrent diablement faibles : constructions foutraques, mélodies
vaguement folk sans grand intérêt, Turisas enfile les clichés comme autant de perles et renvoie au pire du folk metal nord-européen, entre gigues pour buveurs de bières et Manowar de pacotille :
brailler "battle" ou "metal" , ne suffit pas pour se hisser au niveau des quatre Américains.
Turisas fonctionne comme un vin de garde : faut laisser le temps opérer, la poussière se déposer. Pour que les parfums se
libèrent, que la fermentation s'achève... Dans cette optique, Stand up and fight se pose comme le résultat chiadé des deux brouillons précédents, à tout niveau.
Bénéficiant d'un peu plus de temps ou de moyen (voire des deux), Turisas a enfin inclus de nombreux "vrais" instruments
classiques, en lieu et place des maudits synthétiseurs, toujours présents, mais habilement mixés aux sonorités authentiques : de fait, le son s'enrichit et devient beaucoup plus dynamique
(flagrant sur les cuivres). Coté composition, le bon en avant est fulgurant : sur la première moitié de l'album le groupe privilégie l'approche "chanson", ramassant ses structures pour une plus
grand efficacité ("The march of the Varangian guard", "Stand up and fight" poussent à lever le poing et à chanter à l'unisson). Sur le reste du disque, il laisse libre cours au cinémascope et
prend de l'ampleur, avec des titres plus longs et plus fouillés mêlant les émotions, notamment grâce à l'évocation du folklore russe, nostalgique et prenant. Une influence déjà présente sur
The varangian way, cette fois magnifiquement mise en avant, grâce aux chœurs massifs. Le plus gros effort portant définitivement sur la mélodie via un chant beaucoup plus varié et
nuancé, qui remplace avantageusement les coassements black / death.
Turisas assume ici son ambition "BO" dans ses arrangements, l'orchestral et les chœurs prenant une très grande place dans
le mix, au détriment de la facette metal. Pas une grosse perte pour les guitares, qui n'ont jamais brillé par leurs riffs ou leur inventivité. Elles soutiennent et donnent un léger mordant à
l'ensemble. Mais c'est cet ensemble qui compte et s'inscrit dans la veine des BO "à l'ancienne" : "Les sept mercenaires", "Les vikings", "Ben-Hur", "Laurence d'Arabie"... Et c'est d'ailleurs
cette orientation qui rend la musique de Turisas crédible et bien moins mièvre que celle de la concurrence. Si le groupe donne encore ici et là dans le cliché metal ("Stand up and fight"),il joue
pour le reste avec l'imaginaire musical des grandes fresques hollywoodiennes. On passe de la tourmente de "Fear the fear" aux montagnes forcément russes de "End of an empire" ou au poignant "The
Bosphorous freezes over" (en fait de Bosphore, c'est à la Volga et ses bateliers auxquels on pense le plus souvent en cette fin d'album). Pas de plastique, d'images de synthèses ou de fond vert
ici : du rêve 100% naturel, vastes plaines balayées par les vents capricieux, chevauchées sabre au clair, abordage coutelas entre les dents, tout y passe et pour notre plus grand bonheur, on
évite les lutins, les fées, les petits magiciens à lunettes... On pense plus facilement à Yul Brynner qu'à Harry Potter. Et c'est pas plus mal.
Sur Stand up and fight, Turisas se permet tout, délaissant souvent le bréviaire metal pour piocher allègrement
dans le monde de la BO sans jamais oublier de composer des titres qui conservent finalement une accessibilité souvent oubliée par les amateurs de complexité pour la complexité. Une performance
musicale et une réussite artistique. Mon album de 2011.
Tu penses qu'on peut faire un pareil tri dans le hard ? Ou est-ce une erreur de jugement de sa part ?
Personnellement, quand je mets un autre album après Rising j'ai toujours l'impression de descendre d'une marche.
Le Turisas... j'ai un peu de mal avec "Fear the Fear" (surtout les paroles) et la dernière, qui pour le coup fait vraiment BO pataude je trouve. Mais sans-faute sur le reste. Un de mes rares achats de 2011.
Je pense que Gainsbourg se la pète.
Après, on peut toujours finasser et trouver du majeur dans le mineur (cette phrase ne veut objectivement rien dire mais je la trouve étrangement compréhensible et synthétique). Mais c'est du côté des Beatles que je chercherai. Ou de Manowar. Non j'déconne. Pour Manowar.