Punk et musique sérielle...
La musique sérielle est un concept de types à lunettes qui pensent la musique avant même de la ressentir. Pourquoi pas. En tant que plantigrade en jeans et baskets, je n'y entends rien, au propre
comme au figuré. Pourtant l'idée de série musicale constitue un concept intéressant. Dans le domaine de la peinture, des artistes peignent encore et encore la même chose (des pommes dans un
saladier, des femmes nues, des femmes nues dans des saladiers…), cherchant au fil des ébauches et des déclinaisons un absolu, une perfection, un aboutissement. L'idée est de peindre LE saladier
de fruit, LA femme nue… en un mot comme en cent, l'archétype, l'alpha et l'oméga (et du coup ça fait deux mots et j'suis bien attrapé avec mon effet d'annonce tout
pourri).
Venons-en au punk (mélodique). Teenage Bottlerocket, sous des dehors simplistes de
pseudo ados US (pseudos parce que ces gens ne me semblent pas si jeunes que ça) est un groupe simpliste de pseudo ados US qui, peut-être même sans le savoir, créent de la musique sérielle comme
définie ci-dessus. Dis comme ça, y a de quoi briller en société. N'allant jamais en société j'ai préféré tenter de briller ici, dans la solitude étoilée de mon blog. Voilà. J'ai brillé. S'agirait
maintenant d'argumenter, parce qu'avec une intro comm'ac, la suite se doit d'être maousse.
Teenage Bottlerocket empile sur chacun de ses albums, la même chanson, douze ou treize fois, basée le plus souvent sur la
fameuse progression I-IV-V** chère à nos Ramones, barrage d'accords en règle, ouane-tou-tri-for en ouverture et toute la panoplie du punk rock à perfecto première
génération.
Ils ne sont pas les premiers à pomper de manière éhontée les faux frangins. Les
Screeching Weasel ont jeté la pierre dans l'eau du bain. Mais on distingue sans problème les albums des Screeching, rien qu'à l'oreille : prod différente, chansons plus ou moins hardcore. Pas
chez TBR. Toutes les chansons se ressemblent (progression d'accords), woh oh oh de circonstances, production… Jusqu'aux pochettes qui ne diffèrent que par les couleurs… Et c'est là que j'en
reviens à mon idée de musique sérielle. TBR, par la simple répétition de sa recette, à l'infini, par la juxtaposition de ces petits cadres, de ces ritournelles, explore le territoire "chanson des
Ramones à trois accords avec des woh oh oh"… Territoire que n'importe quel musicologue, compositeur ou personne sensée estimerait trop étroit, confiné. Prison resserrée autour d'un essentiel
mélodique et harmonique dont le minimalisme étouffant rendrait fou n'importe qui s'essayant à la haute voltige du song-writing.
Et TBR creuse son sillon, inlassable, obstiné. Le groupe tournicote, avance, revient sur ses pas. Passe par
la case départ. Vérifie son rétro pour une nouvelle marche arrière. Mutiplie les I-IV-V jusqu'au flag'. "Mais vous me servez encore le même machin !?" Alors on râle, on maugrée. On
constate que les albums sont interchangeables, les titres aussi. Rien ne "ressort". Et puis, alors que l'on patauge dans ce remake des Ramones et que l'on vérifie une fois encore que la touche
"Repeat 1" n'est pas enfoncée, on constate enfin que Teenage Bottlerocket réussit le tour de force de jouer douze fois la même chanson (ou presque) sans jamais se manger le bitume, lancé à toute
berzingue dans un punk rock ramoné, chantant, estival et sans complexe. A ce moment là, chaque micro-détail devient essentiel. Un mini solo ici, un chœur là, une intro batterie, une harmonie
vocale au loin. Le tableau se révèle par petites touches et si la linéarité de l'ensemble existe bel et bien, elle nous masquait surtout l'évidence : l'absence de points faibles, de ventre mou,
de creux, de "bof" et de "mouais". Teenage Bottlerocket molotove son punk rock sans défaillir, Converses fichées dans le sol, jambes écartées, dos bien droit et SM58 trop haut. Là où des Anglais
en feraient des caisses dans le registre de la moue affectée, de la morgue vacharde salée-sucrée et du look dandy-trash, les ricains jouent dans leur cave un punk rock archétypal et ultime, à la
fois bréviaire pop et notice rock, expression adolescente et intemporelle, toujours sur le fil entre le peu et le pas assez, l'épure et le néant.
Oui, une écoute rapide et fatiguée et TBR se retrouve dans la pile "moyen, déjà entendu". Et oui, je comprends l'auditeur
fatigué. Et pourtant il passe à côté de l'essentiel. Quand on évolue dans un registre aussi cadré, un genre musical réduit à ses plus petits dénominateurs communs, la différence entre un
excellent album et un album moyen ou mauvais, est mince. Parce que la quintessence, concentration extrême, ne peut se définir que par le "peu", le détail.
Quelques précisions discographiques : le premier album du groupe, Another way,
est introuvable (sortie vinyle à petit tirage, pas réédité). Je n'en parlerai donc pas mais selon ma théorie, il est identique aux autres. Et j'ai tendance à faire vachement confiance à mes
théories. Le second, Total, reste un poil en dessous des deux suivants, jonglant plus maladroitement avec les clichés du genre et confondant répétition et systématisme, minimalisme et
automatisme (certains titres tirent leur épingle du jeu, "Bloodbath at burger king" notamment). Avec Warning device et le petit dernier, They came from the shadows, tout est
nickel. TBR déroule son plan de conquête du cerveau avec une précision chirurgicale (prod made in Blasting Room, le studio des "deux gars" des Descendents / All, Egerton et Stevenson, en gros le
gratin du top de la crème du haut du panier…) tout en conservant le naturel punk indispensable à ce type d'entreprise. A noter quelques titres légèrement plus sombres et durs sur le petit
dernier.Pour le reste c'est bonheur et on retiendra toujours la dernière chanson écoutée, un
signe quant à la qualité de l'ensemble. Dernier point, l'une des particularités du groupe est
d'articuler sa musique autour de deux chanteurs / guitaristes.
.—
Vous voulez dire… comme Kiss ?
— J'aime pas trop être interrompu mais, oui, comme Kiss. D'ailleurs Teenage Bottlerocket balance un "Bigger than Kiss"
assez drôle sur le dernier disque en date (They came from the shadows).
Extrait : "Gene Simmons looks kinda cool / But Paul Stanley kinda looks like a jag / Ace Frehley can play guitar / But he ain't no fucking Kerry King / So get your ass out of the way / Here
comes a rock revolution / Listen up cause I'm about to sing / The creatures of the night / Can't hold a candle to this / We'll be kickin' ass we'll be takin' names / When we're bigger than Kiss"
— Ça rappelle un peu
le "Pantera's fan in love" de Nerf Herder…
— Heu… oui, d'une certaine manière. Et le récent "Eddie, Bruce and
Paul" de NoFX… Les punks aiment taquiner
les hard rockers, mal à l'aise qu'ils sont d'avoir souvent traversé une époque cuir / clou / mulet. C'est de bonne
guerre,
Quelques liens :
- le clip de "Skate or
die" (comment passer une mauvaise
journée si on écoute ça le matin dans la bagnole ?)
- le clip
de "In the basement" (à peu près le même que "Skate or die" avec moins de skaters et plus de sous-sol… rapport au titre
sûrement)
- l'espace
du groupe
-
le site du groupe qui sert à rien à part
pour les photos de concert qui sont pas mal
* Ça doit être un première mondiale ce genre de chros, vous rendez-vous compte de la chance que vous avez d'assister à un tel événement en direct ? Me méritez-vous
?
** La progression I-IV-V est un enchaînement d'accords très classique et utilisé par à peu près par tout le monde dans le monde de la chanson (exemples : "La bamba", "Twist and
shout", 1 morceau des Ramones sur 2, et pour être raccord avec cette chro c'est la progression utilisée par TBR sur le couplet de "Skate or die". Les chiffres romains représentent la position de
la dominante de l'accord dans une gamme. Si on attribue un chiffre à toutes les notes de la gamme de Do majeur, ça donne Do = I, Ré = II, Mi = III, etc. Donc la progression I-IV-V de la gamme de
Do majeur est Do-Sol-La. Sur un manche de guitare, en position "barrée", cette progression semble très "logique" et correspond au premier machin que dégotte un guitariste débutant, sans même
savoir tout ce que je vous raconte là.
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