We want Moore !
Les grandes amours ont ceci de commun avec les montagnes russes, qu'elles connaissent autant de haut que de bas. Parfois,
j'ai l'impression que le hard rock ne m'intéresse plus. Que j'ai tout écouté, tout entendu. Et que, tel le corbeau on ne m'y reprendra plus. Fini. On plie les gaules et on rentre chez mémé. Tiens
mets donc un NoFX. Faudrait que je me mette au jazz moi... Et pis "ça" revient. Toujours. Parce que c'est à la vie à la mort. Je l'ai su dès la première note du premier jour ("Bad boys running
wild" et son intro de verre brisée... Jabs forever !). J'ai signé. Avec le sang. Mais en vieillissant c'est de plus en plus dur. On se connaît trop. Une œillade ne suffit plus à faire rejaillir
le feu du volcan qu'on croyait trop vieux. Et le plus triste à ce moment là, c'est la certitude de la passion éteinte. Plus un seul disque ne provoquera l'excitation salutaire, la jubilation
juvénile, le shoot d'adrénaline... Plus une note pour retrouver l'éternelle jeunesse. Celle de Thundersteel.
Je l'avais lu dans Hard Force (et dans Hard Rock Mag) : Riot passait au speed metal. Me semble bien que Helloween était
cité. A partir du moment où l'on citait Helloween de toutes façons... Pour une référence à Kai Hansen j'aurais même acheté un Toto... De retour d'une virée parigote, je rapatrie mes précieuses
cassettes payées à prix d'or (Fnac Montparnasse). Chaîne stéréo. Casque. Moquette. Play (les télécommandes existaient déjà, merci).

"Thundersteel". Fulguro-poing dans ma gueule. Riff à la "Dream fantasy" de Loudness (l'une des plus grandes chansons de metal de tous les temps, j'écris ce que je veux tant que je le pense). En plus
rapide. Et plus rapide c'est bien. De mon point de vue millésimée 1988 en tout cas. Batterie rafale et chant ultra aigu de Tony Moore. Un inconnu. J'avais laissé Riot empêtré dans Restless
breed, album médiocre et peu inspiré, même pas illuminé par Speranza puisque poussivement chanté par son remplaçant, Rhett Forrester, et les revoilà speed mélodiques*. Le grand écart.
Pourtant...
Comme beaucoup, je me suis laissé abuser par la référence à Helloween et la vitesse d'exécution générale de l'album. Mais
Thundersteel est avant tout speed metal avant d'être speed mélodique. Aucune référence directe à la vague germanique de l'époque mais plutôt le renforcement d'une tendance déjà
perceptible sur les vieux disques speranziens. Et des convergences avec Maiden / Judas Priest. Oui, "convergences" et pas influences. Le premier Riot date de 77, contemporain du jeunot Judas et
précède largement le premier Maiden. Mark Reale a subi la même évolution que pas mal de musiciens de sa génération qui avaient fringale de décibels : démarrage rock seventies, potards à fond et
durcissement au delà du raisonnable avec entrée fracassante en terre metal. Propulsé par le thrashy Bobby Jarzombek à la moissonneuse batteuse, Mark "make it" Reale riffe vite et bien. Et s'il
délaisse les accords plaqués un peu rock'n'roll à la "Outlaws" (Fire down under), son jeu rythmique ne change pas fondamentalement (cf. Sonik #4). Ça décoche sévère et chaque trait
transperce l'armure : "Fight or fall" (speed), "Sign of the crimson storm" (heavy), "Flight of the warrior" (speed), "On wings of eagle" (speed), "Johnny's back" (quasi speed), "Bloodstreets"
(beau comme une journée d'automne battue par les vents), "Run for your life" (speed mais pas trop, c'quoi c'morceau ?**), "Buried alive" (heavy)...
Côté lead, Reale a, par contre, beaucoup évolué. Guitariste aux fondamentaux blues et verbiage rock, voire bruitiste (cf.
le Riot live ou le montage "Flashbacks" sur Fire down under) il remplace la
"branlette pentatonique" par un "dévalage" de manche à toute berzingue, fluidité tapping, motifs arpégés à la vitesse de la lumière toujours... mélodiques. Les solos sont tous mijotés, aux p'tits
oignons, et quand Reale ressort ses vieilles recettes ("Fight or fall") il n'oublie pas de phraser et de conclure avec élégance
9 titres, nothing more, nothing less. Juste assez pour rester sur le carreau (ou la moquette). Scotché. Défoncé.
Thundersteel, une pure came de metal freak, qui hache menu tout en donnant à chanter pour la journée. Sans oublier l'émotion, portée, notamment par Moore sur "Bloodstreets" et "Johnny's
back again". Pourtant sa voix cristalline semble bien fragile dans le tourbillon. Manque d'expérience ou production un poil trop mince, le chanteur semble curieusement manquer de puissance.
Pinaillage. 1988 fut une année faste (Seventh son of a seventh son, Imaginos, Keeper of the sevens keys - Part II, Odyssey, Kings of metal, So far so good... so what ?, Operation : Mindcrime,
Skyscraper, South of heaven, How will I laugh tomorrow..., Paris by night...) et Thundersteel a résisté tout autant que les autres pièces sorties à la même période.

The privilege of power (1990)
Même équipe, même registre (plus varié même), pour un résultat mitigé. Embringué dans un concept album que jamais personne
ne comprendra, Riot expérimente. Des cuivres apparaissent sur certains morceaux ("Killer", un titre heavy agrémenté de cuivres jazzy / funk, de chœurs du même tonneau et de Joe Lynn Turner en
guest... le Raven de The pack is back n'est pas loin !). Plus loin une tentative réussie de pop bostonienne avec "Maryanne", superbe. "Little miss death" surprend par sa sophistication
mélodique... "Dance of death" (quel refrain !), "Black leather and glittering steel" ou "Storming the gates of hell" (générique de "Kaamelott" inside !) évoquent les meilleurs moments de
Thundersteel. Mais la mayonnaise ne prend pas vraiment : de longues intros "concept" (émission de radio ou de télé, musique orientale, bruitages divers...) plombent d'une minute ou deux
chaque titre... Pénible. D'autant que l'ouverture du disque ne donne pas un goût de "revenez-y" : "On your knees", c'est quoi ce refrain ?... "Metal soldiers", titre cliché pour une chanson à
l'avenant, aussi bon que du Steel Panther.
Jamais bien compris ce que Riot avait tenté avec The privilege of power, mais le résultat s'avère bancal. Dommage,
avec une bonne télécommande, on passe un agréable moment.
Après le départ de Tony Moore, Riot a passé de longues années à descendre dans le marigot, englué dans un heavy metal
standardisé, bien exécuté, mais franchement pas enthousiasmant. La faute à un chanteur passe-partout (pas de fougue, qu'elle soit speranzienne ou moorienne) et un répertoire bien sage.
Dans ce contexte, l'annonce de la reformation du line-up de Thundersteel a déclenché un frémissement chez votre
vieillissant serviteur. Hein quoi ? Moore chante encore ? Ok. J'dis rien, j'attends l'album, ils m'auront pas. Si c'est de la merde je prends le premier vol Perpignan-New-York et je crashe le
Cessna sur leur studio.
Si j'évoquais le volcan éteint en introduction, Immortal Soul a su le réveiller. P'têt un des rares disques avec
le dernier Accept que j'ai vraiment attendu. Dont je connaissais la date de sortie. J'ai même écouté Lulu et Th1rt3en pour patienter. Bon ok, Lulu... pas en entier.
C'est ça 2011 : un machin estampillé Metallica et on gerbe au bout de trois titres. Un autre siglé Megadeth et on regarde le programme télé en attendant que ça passe... Du coup, un nouveau disque
de Riot (avec Tony Moore bordel !) et c'est le petit cœur qui s'emballe, les doigts qui se croisent à s'en faire péter les phalanges.
Verdict ultra positif. Dès "Riot", la chanson d'ouverture, je suis à nouveau en 88 quand je me prends "Thundersteel" façon
parpaing en pleine face. "Riot", auto-citation de son fameux prédécesseur, est le "Painkiller" de l'album. Moore a pris du coffre et du médium (au fil des des années et des kilos). Le gars pète
le cristal à la Halford pendant que le groupe fonce, pied au plancher. Cherchez pas un refrain accrocheur, il n'y en a pas. "Riot" massacre tout et il faut attendre le solo pour enfin découvrir
une mélodie. Ça et le thème d'intro pris en sandwich dans le duel Reale / Mike Flyntz (le nouveau, par rapport au line-up historique à 4). 4'56 de boucherie. Riot n'a fait aucun prisonnier. Les
fans de Thundersteel sont déjà en pleurs, ceux qui, comme moi, ont vibré sur le dernier Enforcer, retrouveront le modèle original la gorge serrée.
Pas le temps de dire "Ozzy Osbourne, prends ta retraite" que "Still your man" démarre : guitares maideniennes et ligne de
chant réjouissante : cette fois Moore ne défonce pas les portes et les tympans... "Still your man" joue le clin d'oeil à "Johnny's back again" ("All is forgotten or stolen or sold / All that
remains is a boy growing old [...] Hey Johnny, run and take my hand / I remember I am still your man"), etc. Passage au stand hard US avec "Insanity" ou "Whisky man". Même au fin fond du
disque, Riot ne faiblit pas : "Believe" et "Echoes" concluent superbement Immortal soul. On appréciera tout du long le soin apporté aux compos d'un point de vue mélodique — Moore est
responsable de la plupart des lignes de chant et de leur raffinement : l'équipe aime les petites transitions, les breaks et les plans "charnière" qui enrichissent les chansons et donnent toute
leur saveur aux multiples réécoutes (un paquet à l'heure où j'écris ces lignes). Un des meilleurs albums de l'année, classique mais pas rétro.
* J'ai longtemps ignoré que Forrester figure sur un autre disque de Riot, Born in America (1983), honte à
moi.
** Il ne s'agit pas de la chanson éponyme figurant sur Fire down under.
Afin de compléter et d'illustrer cet article, vous pouvez écouter le quatrième "sonik" d'Inoxydable consacré à Riot grâce au lecteur placé ci-dessous (durée : 32'). Si vous préférez télécharger le sonik, Clic droit ici > Enregistrer la cible du lien sous.
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