
Gamma Ray - Sigh no more (1991)
Les 30-40 d'aujourd'hui font partie de la "génération X" (je n'invente rien, de nombreux papiers l'ont décrite à l'époque où nous fêtions nos vingt ans). Une génération bien sympa : la première à
croiser le Sida au moment des premières chaleurs, le chômage galopant au moment de bosser, le CD au moment d'acheter des disques, le MP3 quand la collec' de CD était terminée... Génération
pathétique qui s'est mollement révoltée (grève et manifs perdues d'avance), n'a pas anticipé les problèmes écologiques, hypnotisée par la surconsommation et a rapidement eu l'assurance de n'en
avoir aucune concernant son avenir (vous pouvez chialer).
A chaque génération, sa guerre. Qu'elle soit mondiale, coloniale, gagnée ou perdue, glamour ou dramatique. La notre était minable malgré sa diffusion non stop sur CNN et la 5ème chaîne
(pas celle d'Yves Calvi, celle de Jean-Claude Bourret et de Guillaume Durand...). Un matin la nouvelle est tombée : dans la nuit les USA bombardaient les irakiens."La guerre du golfe" ça
s'appelait ("War in the gulf en VO). J'vous raconte pas le joli parfum de troisième guerre mondiale : vision d'Armaguédon, champi rougeoyant et cauchemar Mad Max. On y a cru. Tout le monde le
disait : ça sent le roussi. Ça va péter. Et au final quoi ? Des bouffeurs de corn-flakes qui sauvent des émirs et des puits de pétrole, le tout en pay-per-view permanent mais sans une seule
image. Un mensonge mondial, institutionnalisé, "propagandé", "marketé". Generation X dindon de la farce, comme d'hab. Minable. De quoi être amer et pas très fier de s'être fait entubé. De quoi
devenir un peu plus cynique aussi.
Gamma Ray, groupe positif s'il en est, n'a pas été épargné par la vague de pessimisme et d'abattement qui a touché le monde à cette période. Le Rayon Gamma est pourtant devenu un vrai groupe.
Après sa brillante première tentative solo, Hansen resserre son équipe, intégrant Dirk Schlächter au poste de guitariste et Uli Kusch (futur ex-Helloween / Masterplan / Ride The Sky etc.) à la
batterie. Tout le monde (sauf Kusch) met la main à la pâte et co-écrit les chansons avec le boss. Du coup Sigh no more est un album atypique et aventureux. Un disque lourd et sombre,
désabusé et désillusionné. Dès "Changes" le ton est donné : mid tempo misanthrope ("I need to grow an island, somewhere inside my head"). Jamais Hansen n'a joué aussi lentement. Les
accords résonnent, distants les uns des autres, laissant Scheepers faire son show. Passant de ses aigus puissants à des basses inédites et insidieuses. "Changes" tournoie, malfaisant, déchiré par
un solo remarquable, réanimé par une accélération finale. Les choses changent (le monde / la musique du groupe) mais le doute s'insinue, la peur aussi. Et partout la manipulation. "Changes" est
une chanson anxiogène assez insaisissable : une construction à tiroir qui met mal à l'aise. Malaise qui se révèle être le fil conducteur du disque. Même "Rich and famous" s'avère assez tendue
derrière son intro bonnasse et mélodique. Le chant de Scheepers, sinue en permanence, le break ajoute à la tension générale, le refrain est une question presque parlée à laquelle répondent des
chœurs hystériques. "As time goes by" confirme les soupçons : Gamma Ray, même quand il joue vite, oublie les tics du speed mélo et ressort des riffs. Du genre nerveux. Et comme toujours, les
mélodies se multiplient avant d'atteindre le refrain libérateur durant lequel, pour la première fois depuis longtemps, on entend à nouveau la voix de Hansen au premier plan. "Start running", un
peu plus loin sur le disque, joue dans le même registre. "(We won't) Stop the war" : encore une surprise, encore de l'inhabituel. Riff de bass groovy, claviers cuivrés, guitares wah wah... Gamma
Ray explore un répertoire rock légèrement fusion. Scheepers en profite pour faire claquer son phrasé ("we can run and we can walk, we can sit and we can talk..." ).
Chaque chanson est une surprise. "Father and son" ? Guitare acoustique, texte intimiste... "One with the world" ? Rythmique martiale pour doutes existentiels. Misanthropie et envie d'espoir,
mensonge et envie d'idéal : le résultat est poignant. Le meilleur titre de l'album et une des meilleures chansons de Hansen (et de Wessel...). Après 9 titres tendus et éprouvants pour les nerfs
et le moral (dont l'asphyxiant "Dream healer"), Gamma Ray se décide enfin à nous donner un peu d'espoir et de lumière : "The spirit" illumine la fin du disque, léger et dynamique (une
inhabituelle guitare folk aère les couplets), étoile filante dans un ciel d'encre.
On ne sort pas indemne de cette balade aux confins du doute : Sigh no more est une machine sombre, une mécanique à broyer l'âme, un instantané musical d'une époque inhumaine découvrant
sa véritable nature. Un constat amer. Aigre. une bulle négative qui ne demande qu'à être crevée pour que l'Esprit puisse enfin trouver la liberté.
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