Staline en prend pour son grad'
Après avoir longuement défoncé Metallica, me voilà sur le point de balancer sur Accept. Croyez-moi, j'suis pas fier, c'est
pas comme si je voulais me donner un genre.
Le 6 avril devait être une fête. Programmée. Inscrite aux frontons des écoles. Une de ces chouettes journées où tout converge : premier concert de la nouvelle tournée d'Accept, sortie de
Stalingrad... Et si tout se passait bien, Wolf me dédiait "Screaming for a love bite" lors d'un rappel d'anthologie durant lequel il stickait sa guitare d'un chouette "Inoxydable". Tout
était calé, prévu, j'vous dis.
M'étant mangé les adieux de Scorpions à Montpellier (avec l'extinction de voix de Meine au quatrième titre) dans une Arena
qui devrait se contenter d'accueillir des types en short plutôt de que de prétendre officier des messes rock'n'roll, j'avais sciemment choisi le Bataclan et un des dix meilleurs groupes metal (si
vous trouvez les neuf autres avant la fin du papier, vous gagnez un badge*) pour passer un chouette concert et éviter les batteries plastique et l'effet hall de gare.
Perdu !
Vu la foule grisonnante parquée là, le sonorisateur a cru 180 dB nécessaires pour se faire entendre de tous les sonotones.
Deux accords et mes tympans saignent, la batterie et cette saloperie de basse entrent en jeu et je deviens sourd. Je m'en aperçois en gueulant "c'est quoi ce son de merde ?" dans
l'oreille de mon prestigieux camarade de jeu (célèbre palmipède métallique) : p'tain j'entends même plus ma propre voix ! Vécu la même chose avec AC/DC à Bercy, la souffrance en
moins...
Je vois déjà l'épitaphe sur la pierre tombale de mes tympans : "c'est le 6 avril 2012 que monsieur Ours, musicologue
tatillon, a perdu l'intégralité de ses capacités auditives, lors d'un concert de monsieur Loup - Monsieur Canard compatissant".
Bon ok c'est méga fort, je dois être trop vieux. Bite au vent du pauvre, je me concentre alors sur le spectacle. Accept,
teutons carnassiers, fidèles compagnons 25 ans durant, sont juste là, à 10 mètres. Hoffman tout en crâne chauve et rictus maniaque, taillade sa Flying V, prend la pose, appelle les cris de
ralliement des vieillards venus le soutenir et fêter son retour. Dans la bouillasse du mix, le son du bonhomme reste reconnaissable, proche de la version studio. Ce type est au firmament et ça,
même un sonorisateur aussi scandaleux n'y changera rien. Une bonne chose de prise. Pour le reste c'est la catastrophe de bout en bout : batterie synthétique, basse dévorante et insupportable,
guitare rythmique inutile (Hermann Frank devrait monter un club avec Jannick Gers). Et Tornillo ? J'aimerais raconter que le Brian Johnson US a assuré. Mais je le trouve à la peine. Le mix à ras
des guitares tente de masquer sa difficulté à sortir les aigus (on connaît l'astuce, Dickinson fait la même chose). D'inoxydables compagnons m'assurent qu'il était bien moins en forme sur la
tournée Blood of the nations... Et ben... Il se donne, s'époumone, mais il souffre, à l'évidence, là où Johnson, sourire aux lèvres, joue avec sa casquette et raconte lubriquement que
cette gonzesse entretient soigneusement sa machinerie...
C'est un peu triste. Mais le plus triste ce sont les applaudissements du public... J'y vois le contentement de vieillards
nostalgiques de leur jeunesse et leurs cheveux disparus. BRROAARRBROUUM sonofabitch BRROAARRBROUUM ballstothewalls BRROAARRBROUUM ... On entend rien mais on
applaudit.
Enervement de mon côté. Nous sommes des veaux. On applaudit sa petite madeleine proustienne, ses souvenirs, son vécu, le
fait d'être encore en vie, encore assez alerte pour assister à un concert metaaaaaaal... mais pas la réalité, l'instant présent et ce spectacle médiocre.
Je voudrais applaudir le BON concert d'un excellent groupe. Je fais des efforts. J'essaye de rentrer en connexion avec le
grand chauve, ce mec qui m'a aidé à supporter mes 15 ans et dont j'aime encore la musique, la finesse de jeu, les riffs... je suis concentré, mais je n'y arrive pas. Les gars ne déméritent pas,
assurent le job, heureux d'être là, mais ce son de merde gâche la fête, gâche tout, l'instant, l'œuvre et la rencontre. Ce solo de basse lamentable ou ce vague kata guitaristique ne sauveront pas
la soirée...

L'amertume s'installe d'autant plus que Stalingrad s'inscrit déjà dans la longue liste des albums ratés. La faute
à la précipitation. Le groupe a écrit très rapidement les dix chansons du disque. Et ça s'entend. Là où Blood of the nations fêtait les retrouvailles et passait, dans les moments les
plus limites, à l'énergie, Stalingrad devait réinstaller Accept sur le trône avec de l'ultime, de l'immense, de l'inattaquable, de l'historique. A la place on se tape un album d'UDO...
voyez le genre ? Un metal made in Germany mais usiné à la chaîne, pas désagréable "en fond", mais dont on ne retirera rien. Pas de substantifique moelle, pas d'enthousiasme à la
"Pandemic" ou de sanglot hurlé à la "Time machine". "Shadow soldier" sauve l'honneur, "Stalingrad" fait illusion... Et "Hung, drawn and quartered" ouvre solidement le bal... Un riff ici,
un choeur là. Après queqlues écoutes, on ajoutera "Against the world", "Revolution" et "Twist of fate", fruits d'un artisanat correct. 6/10 avec indulgence donc. Pas assez pour Accept. Pourquoi
ne pas avoir attendu 6 mois de plus et décrocher le grand chelem ? Pourquoi dois-je me fader "The gallery", "Flash to bang time" ou "Hellfire" et "The quick and the dead" ?
L'album évite le naufrage complet grâce à Hoffmann qui brille de mille feux. Chacune de ses interventions tire les compos
vers le haut, vers le soleil, vers cet endroit stratosphérique où l'oxygène manque : où le monde devient plus beau et où l'on s'enivre de ses leads lumineux. Mais des solos ne sauveront jamais un
disque mal foutu.
Médiocre. Pas d'autre mot. Comme le Unisonic (échec annoncé par des extraits boueux), le Van Halen, comme tous ces disques
qui ne jouent que sur une seule chose : notre faiblesse, notre envie que ce soit "comme avant", comme à la "grande époque", comme dans ce passé glorieux et fracassant que l'on cherche à faire
durer encore et toujours, pour repousser l'instant tragique de l'engloutissement de ce petit monde que rien ne remplacera. Même pas Sabaton.
Le 6 avril, en même temps que mes tympans, sont mortes nos dernières illusions qui nous font secrètement attendre encore un
bon disque de Maiden, d'Accept ou de Metallica. Il faut se résigner, cela n'arrivera plus. La veillée mortuaire s'éternise, mais ça reste un enterrement. Allez Canard, sers moi une deuxième Faro.
Faudra bien ça pour oublier.
* Accept, ADX, Kai Hansen (Helloween / Gamma Ray donc), Iron Maiden, Judas Priest, Loudness, Manowar, Metallica, Motörhead, Rage, Saxon et Scorpions... Bon ok, en fait, ce sont mes préférés et j'en ai mis douze, comme quoi, je respecte vraiment rien.



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